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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 18:19

«Il faut maîtriser l’urbanisation future autour des sites à risques»

Qu’est-ce qu’un risque industriel ? Qu’en est-il en Algérie ?


Hamid Ali Kara : Un risque industriel majeur est un événement accidentel qui se produit sur un site industriel et qui entraîne des conséquences immédiates graves pour le personnel, les populations avoisinantes, les biens équipements, meubles et immeubles et à l’environnement. Les générateurs de risques sont regroupés en deux familles. Il y a les industries chimiques produisant des produits chimiques de base, des produits destinés à l’agroalimentaire (notamment les engrais), les produits pharmaceutiques et de consommation courante (eau de javel, etc.) ; ensuite les industries pétrochimiques produisant l’ensemble des produits dérivés du pétrole (essence, goudron, gaz de pétrole liquéfié). Tous ces établissements sont des établissements fixes qui produisent, utilisent ou stockent des produits répertoriés dans une nomenclature spécifique que l’on nomme les installations classées.

Les conséquences d’un accident dans ces industries sont regroupées sous trois typologies d’effets.

  1. En premier lieu, on trouve les effets thermiques qui sont liés à une combustion d’un produit inflammable ou à une explosion ;
  2. En deuxième lieu, les effets mécaniques qui sont liés à une surpression, résultant d’une onde de choc (déflagration ou détonation) provoquée par une explosion. Celle-ci peut être issue d’un explosif, d’une réaction chimique violente, d’une combustion violente (combustion d’un gaz), d’une décompression brutale d’un gaz sous pression (explosion d’une bouteille d’air comprimé par exemple) ou de l’inflammation d’un nuage de poussières combustibles. Pour leurs conséquences, les spécialistes calculent la surpression engendrée par l’explosion (par des équations mathématiques), afin de déterminer les effets associés (lésions aux tympans, poumons, etc.)
  3. Et enfin les effets toxiques résultant de l’inhalation d’une substance chimique toxique (chlore, ammoniac, phosgène, etc.), suite à une fuite sur une installation. Les effets découlant de cette inhalation peuvent être, par exemple, un œdème du poumon ou une atteinte au système nerveux.

Selon les estimations du ministère de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement (Mate), pas moins de 4000 installations industrielles à haut risque recensées se trouvent en milieu urbain. Quels en sont les risques encourus ?


La cohabitation des unités à haut risque avec les espaces de vie humaine, conjuguée à l’essor de l’information et de la communication, fait passer le risque technologique en un risque psychologique majeur. Il suffit de se remémorer les scènes d’il y a quelques années à Skikda (le 19 janvier 2004), lorsque les populations des cités proches de la zone industrielle, prises de panique, y compris par l’effet de la médiatisation, sont allées dans une première étape se réfugier sur les collines avoisinantes pour s’adonner, dans une seconde étape, à une véritable errance. À Skikda, la population a vécu à la fois et lors d’un même accident les effets dévastateurs des risques technologiques (accident industriel mortel). Par ailleurs, il est important aussi de souligner l’explosion du gazoduc Hassi R’mel-Arzew qui avait causé plus de 78 blessés, 50 ovins complètement carbonisés, plusieurs maisons endommagées par les flammes. L’un des quatre gazoducs reliant Hassi R’mel à Arzew a été littéralement déchiqueté par une explosion à la hauteur du douar B’khaïtia II, dans la commune de Si Abdelmoumène, à seulement 4 km au nord de Mohammadia. Enfin, il y a lieu également de rappeler l’explosion dans l’usine de production d’ammoniac d’Arzew. Pour Skikda, c’est l’absence d’un « risque management » qui a été à l’origine du premier et du second accident en particulier. Résultat : 2 agents ont péri, deux bacs ont été détruits, avec la perte de 44 389 mètres cubes de pétrole, en plus des engins roulants de l’unité d’intervention. La conclusion est que les efforts technologiques ne distribuent plus uniquement de la richesse, mais aussi des risques majeurs. Les groupes industriels et les pays qui ne s’adaptent pas à cette réalité paient une lourde facture économique et sociale de plus en plus conséquente.

Ainsi, même chez les groupes pétroliers de grande renommée, à l’image du géant et leader britannique, BP, des incidents graves se produisent ainsi sur leurs plates-formes offshores et partout ailleurs. La différence avec le cas de l’Algérie, en général, et de Sonatrach en particulier, est la fréquence du passage de ces accidents du stade de « presque risque » à celui de « risque majeur».

Qu’est-ce que cela veut dire ?


À titre illustratif, pour une même période, sur 15 accidents survenus chez Sonatrach, qui auraient dû se limiter à ce que la pyramide de «Bird» qualifie de « presque risque », une fatalité a été enregistrée, alors que dans la profession, chez les leaders, une fatalité est enregistrée sur 60 accidents en moyenne. Ce qui rend ces risques encore plus catastrophiques est qu’à l’image de GL1K, de la RTE Skikda et de la plate-forme de Hassi-Messaoud, les sites pétroliers, sources de risques, se trouvent dans des zones industrielles conçues dans une période où les villes étaient démunies d’outils de gestion de l’urbanisme et où existent d’autres activités avec en prime des zones urbaines dans les limites immédiates de ces infrastructures. Les efforts consentis par Sonatrach dans la prise en charge et les moyens mis en investissements concernant la fonction hygiène, sécurité et environnement (HSE) sont de l’ordre (si je ne me trompe pas) de 1,5 milliard de dollars au cours des deux années précédentes, dont plus de 50% ont été dédiés à l’amélioration de la sécurité des unités industrielles.

Cela est bien. Mais les autres industries de transformation n’ont absolument pas ces moyens, il faut se le dire. Pendant dix ans, la question des risques industriels a fait l’objet de plans d’action gouvernementaux mis en musique via des lois, décrets et autres circulaires… Dix ans de construction d’une culture du risque en Algérie mais qui peine encore à se développer.

Que faut-il faire alors ?


Une vigilance de tous les jours sur les questions de sécurité et de prévention des risques. Sur ce point, il est utile de souligner qu’un grand nombre d’habitations dans de nombreuses villes du pays est édifié sur des pipelines. Parmi les wilayas, qui enregistrent le plus grand nombre de constructions sur des ouvrages dangereux, on peut citer selon des données qui datent de quelques années. Bejaïa, avec 778 constructions, Ouargla 442, Tébessa 480 et Batna 516. Hassi-Messaoud, qui doit être délocalisé à l’horizon 2020-2025, regroupe près de 60 000 habitants, dont une bonne partie des logements a été édifiée sur des pipelines. Ce premier inventaire fait état d’au moins 4 000 habitations à l’échelle nationale qui sont construites sur des gazoducs ou des oléoducs, soit une population d’au moins 28 000 habitants, sous la menace permanente d’explosions, d’incendies et de surcroît d’intoxication. L’exploitant des installations dangereuses doit par ailleurs les concevoir, les construire et les exploiter en réduisant autant que possible les risques d’accidents, sous le contrôle de l’inspection des installations classées (État). La loi algérienne prévoit, pour rappel, la création de commissions locales d’information et de concertation autour des installations classées à hauts risques et qui sont définies dans les textes du ministère de l’Environnement, pour permettre au public d’être mieux informé et d’émettre des observations.

Comme cela se fait en Europe, concernant les projets d’installation de sites à risques, il serait judicieux de faire passer l’information au public en le renforçant par la création d’un article de loi, dont la rédaction ferait appel au citoyen de la commune afin d’être informé et d’émettre des avis. Il en ressort que lors de l’enquête publique portant sur l’autorisation de l’installation, une réunion publique devrait être obligatoire si le président de l’APC (maire) de la commune sur le territoire de laquelle sera implantée l’installation en fait la demande. D’autre part, et c’est le plus important, me semble-t-il, dans le contexte algérien, les pouvoirs publics sont dotés d’un instrument destiné à maîtriser l’urbanisation future autour des sites à risques et devant permettre une action efficace sur les sites existants. Cela dit, l’approche probabiliste affiche clairement que le risque zéro n’existe pas. Malgré toutes les mesures de prévention et de réduction du risque à la source, la probabilité qu’un accident survienne n’est jamais nulle. Il est donc nécessaire de planifier les secours en cas de sinistre.

Quelles solutions adopter pour inciter les entreprises à hauts risques à prendre au sérieux cette problématique?


Il y a avant tout l’élaboration du plan d’opération interne (POI) dont la vocation est de gérer un incident circonscrit au site et ne menaçant pas les populations avoisinantes. Sa finalité est de limiter l’évolution du sinistre et de remettre l’installation en état de fonctionnement. Ensuite, il y a le plan particulier d’intervention (PPI) mis en place par la daïra pour faire face à un sinistre sortant des limites de l’établissement. La finalité de ce plan départemental de secours est de protéger les populations des effets du sinistre. Certains sites non classés peuvent se voir imposer de tels plans par la daïra après analyse des risques inhérents aux installations.

Il ne faut pas oublier également l’information préventive des populations : le droit à l’information générale sur les risques majeurs s’applique. Chaque citoyen doit prendre conscience de sa propre vulnérabilité face aux risques et pouvoir l’évaluer pour la minimiser. Pour cela, il faut se tenir informé sur la nature des risques qui nous menacent, ainsi que sur les consignes de comportement à adopter en cas d’événement (site du MATE, APC, services de l’État). Les populations riveraines des sites classés doivent recevoir tous les cinq ans une information spécifique financée par les exploitants, sous contrôle du wali délégué de leurs circonscriptions respectives. Cette campagne, généralement appelée campagne PII, doit notamment porter sur la nature du risque, les moyens de prévention mis en place, ainsi que sur les consignes à adopter.

Que pensez-vous de la réglementation mise en application dans ce sens?


En Algérie, il y a la loi n°04-20 (25 déc. 2004) sur la prévention des risques majeurs et gestion des catastrophes. Cette loi définit clairement les responsabilités de chacun des acteurs impliqués dans le domaine de la prévention au niveau des zones et des pôles industriels : les pouvoirs publics, les collectivités locales et les exploitants. Elle repose sur deux principes fondamentaux : la surveillance des installations à risque majeur (exploitants, autorités publiques) et le principe de précaution et de prévention. Il y a, par ailleurs, l’instruction ministérielle R2 de février 2005 relative à la prévention, la maîtrise et la gestion des risques industriels et énergétiques, ainsi que le décret exécutif n° 07-144 du 19 mai 2007 qui fixe la nomenclature des installations classées pour la protection de l’environnement. Tout a été, donc, fait pour que nos industriels se mettent en phase avec la réglementation en vigueur, et depuis bien longtemps, au tout début des années 1990. Au-delà, depuis le début des années 1980, l’Algérie a adopté plusieurs instruments juridiques internationaux concernant les aspects spécifiques de la gestion des risques. On peut citer les « directives de Londres » applicables à l’échange de renseignements sur les produits chimiques qui font l’objet du commerce international.. Il faut également noter la prise en compte des recommandations de la Conférence internationale sur la sécurité chimique à Stockholm en 1994, qui a débouché sur la Convention du même nom.

L’Expert Industriel.

H-ALIKARA

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